Clorinde, Ma Colocataire (9)

– J’ai pas eu de cadeau hier, n’empêche !
– Tu manques pas d’air, toi ! Et le restaurant alors ?
– C’est pas un cadeau qui se garde, ça, le restaurant. Ça compte pas.
– Ben, voyons !
– Non, ce qu’on pourrait peut-être, c’est aller faire un tour dans un magasin de sapes. On sait jamais. Des fois qu’on trouve un truc qui m’aille. Et puis les cabines d’essayage, moi…
– Ça t’inspire…
– Ben oui, je vous ai bien raconté la fois avec Emma… Sauf que ce coup-ci, ce serait avec vous. Ce serait encore mieux. C’est ça que je voulais vous dire, hier soir, là-bas, quand on mangeait. Seulement…
– Seulement t’étais déjà tellement avancée que t’avais peur, si on parlait de ça, de plus rien pouvoir maîtriser du tout.
– Voilà, oui.
– Et dans un endroit chic et feutré comme celui-là, tes hurlements de jouissance débridée auraient fait tache, ça, c’est sûr…
– Oui, bon, mais on cause… On cause… Si on y allait, non, plutôt ?

Et on a arpenté, en long et en large, quatre ou cinq rues commerçantes.
– Là ?
– Oh, non, pas là, non !
Il y avait tout un tas de conditions à remplir.
D’abord, il fallait qu’il y ait le choix.
– Si je veux trouver quelque chose qui me plaise… Et qui m’aille…
Ensuite qu’il y ait beaucoup de clients.
– Que ce soit excitant de les entendre autour.
Et enfin que le patron ait un certain âge.
– Et le genre à laisser discrètement traîner les yeux sur les nanas.

Elle a enfin, après nous avoir fait effec un interminable périple, trouvé la boutique de ses rêves.
Et elle a essayé. Une robe. Une autre. Une troisième. A fini, par s’asseoir, en petite culotte et soutien-gorge vert amande, sur le tabouret. Dans la cabine voisine, on s’esclaffait. Des voix de femmes. Jeunes. « Eh ben, dis donc, si tu lui fais pas attr l’infarctus avec ça ! »
Elle s’est doucement caressée. Les seins. Les deux. Les doigts faufilés sous les bonnets.

Et puis le minou. À travers le tissu. De bas en haut. Et de haut en bas. Les yeux plantés dans les miens. De plus en plus vite. Le souffle de plus en plus court.
Au-dehors, il y avait des bruits de pas. Qui longeaient notre rideau. Une vendeuse insistait… « Si, si, Madame, ça vous va, je vous assure ! » Le patron encaissait, d’une voix grave. « Au revoir ! Au plaisir ! »
Elle a enfoui une main dans sa culotte. Qui y a ardemment moutonné. J’ai déboutonné mon pantalon. Je me suis sorti. J’ai refermé mes doigts sur moi. Et tous les deux. Ensemble. Elle a haleté.
– Je vais jouir ! Je vais jouir ! Oh, c’est trop bon…
Les yeux chavirés de bonheur.
J’ai senti venir la catastrophe. Ça allait la déborder. Elle allait la submerger, sa jouissance. Retentir dans tout le magasin. Je me suis précipité. Je l’ai bâillonnée de la paume de ma main. Sur laquelle elle a refermé les dents. De toutes ses forces. J’ai étouffé un hurlement. Elle les y a laissées enfoncées jusqu’à ce que son plaisir soit retombé. Ce n’est qu’alors qu’elle a relâché son étreinte.
– Pardon… Pardon… Je suis désolée.

Une fois au-dehors, on a fait quelques pas sur le trottoir.
– Eh ben dites donc, heureusement que vous étiez là. Parce que je maîtrisais plus rien, moi !
Elle m’a pris la main.
– Faites voir ! Ah, quand même ! Quand même ! J’y suis allée de bon cœur, dites donc !
Elle a esquissé un petit sourire taquin.
– Oui, mais c’est votre faute aussi ! Si vous m’aviez pas déballé votre queue sous le nez…
– Ce culot ! Non, mais alors là, ce culot…

* *
*

– Bon, mais alors qu’est-ce qu’elle fout ? Elle se connecte ?
– Qui ça ?
– Ben, Emma, tiens ! Qu’on lui raconte notre petite expédition de tout à l’heure. Elle va adorer. En attendant, en douce que sur ce coup-là, on n’a pas vraiment assuré. On a détalé comme des lapins. Comme si on avait le feu au cul. Non, ce qu’il aurait fallu, c’est s’attarder au contraire.
Pour bien en profiter. Parce que pas besoin de vous en faire que, même que vous m’ayez empêchée de beugler, ils se sont ment rendu compte de quelque chose. Vu comment vous étiez rouge en sortant de là-dedans…
– Tu peux parler, toi ! T’étais pas mal non plus dans ton genre. Écarlate. Et tout échevelée.
– C’est pour ça ! À tous les coups, ils ont dû croire qu’on y avait baisé dans la cabine. Et on serait restés à se balader entre les portants, je serais retournée essayer, on aurait eu droit à tout un tas de regards pleins de sous-entendus, de chuchotements derrière notre dos. Des quantités de trucs. Comment je me serais régalée, moi ! Pas vous ? Remarquez, rien nous empêche d’y retourner, hein ! D’autant que je l’ai pas eu mon cadeau, finalement ! Ah, la v’là, Emma ! Ça y est ! La v’là ! Salut, toi ! Ben, approchez-vous ! Qu’elle vous voie ! Plus près ! Alors, qu’est-ce tu deviens ?
– Oh, ben tu sais, moi, c’est photos, photos et encore photos…
– Et beaux mecs, beaux mecs et encore beaux mecs.
– T’as tout compris.
– Oui, ben en attendant, ça fait quand même un sacré moment que tu m’as pas envoyé d’échantillons.
– Ça peut s’arranger.
– J’y compte bien. Et de jolis petits spécimens, hein ! Tu connais mes goûts !
– Oh, pour ça, oui ! Bon, mais et toi ? De ton côté, qu’est-ce tu deviens ?
– Moi ? Ça baigne. Je suis toujours chez lui, là. On s’entend comme larrons en foire. Tu verrais comment on s’éclate tous les deux. On se tape de ces délires. Comme là, tout à l’heure… Figure-toi qu’il a voulu m’offrir une robe… Et moi, tu me connais. Les cabines d’essayage, ça me rend folle.
– Ah, ça, je suis bien placée pour le savoir…
– Du coup, à peine on a été bouclés là-dedans que ça m’a prise. Et comme, en plus, lui, il s’y est mis aussi. Et que c’est trop excitant la façon dont il se le fait…
– Je vois… T’as mis la révolution dans la boutique, expansive comme tu es.
– Oui. Enfin, non. Ça a failli.
Seulement failli. Parce qu’il m’a plaqué la main sur la bouche. De toutes ses forces. Sauf que, moi, d’instinct, j’ai planté les dents dedans.
– Aïe !
– Tu peux le dire ! Comment je l’ai arrangé, le pauvre ! Tiens, regarde !
Elle m’a pris la main, l’a approchée de l’œil de la caméra.
Emma a émis un petit sifflement.
– Eh ben dis donc ! Tu fais pas les choses à moitié, toi, quand tu t’y mets.
– Surtout que là, il est perdant sur toute la ligne. Non seulement il a pas eu le temps de se finir, mais maintenant, en plus, vu l’état dans lequel je la lui ai mise, il peut plus trop se servir de sa main.
– Prête-lui la tienne ! Tu lui dois bien ce petit dédommagement, non ? Après tout ce qu’il vient de faire pour toi.
– Oui. C’est vrai. T’as raison. C’est la moindre des choses. S’il a rien contre, bien sûr !
Hein ? Ah, mais non ! Non ! J’avais rien contre. Rien du tout. Au contraire.
– Dans ces conditions…
Et elle me l’a résolument sortie. Elle me l’a empoignée et elle a entrepris un lent mouvement de va-et-vient. Sur l’écran, Emma s’était rencognée dans son fauteuil. Ses lèvres étaient légèrement entrouvertes. Ses narines palpitaient. Son coude bougeait.
Clorinde a accéléré le mouvement. Vite. De plus en plus vite. Je me suis répandu.
Sur l’écran, Emma a gémi.

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