Rafael (Suite Et Fin)

Les marches sont hautes pour descendre. C'est drôle comme l'équilibre devient fragile quand on est menotté.
La bâtisse est fort agréable, presque riante diraient certains, fleurie en tout cas. On n'a pas ménagé les espaces verts tout autour, comme pour faire voir aux futurs condamnés, une dernière fois avant de les enfermer à vie, que la liberté en pleine nature c'est très beau. Une façon comme une autre de leur faire regretter encore plus leurs fautes réelles ou présumées.
Dans ce genre d'établissements on adore les longs couloirs, les escaliers tortueux aux nombreuses marches, les sous-sols percés de "souricières". Je n'ai pas trop à me plaindre. Le flic avec lequel je suis "lié" momentanément ne tire pas. Il reste juste à mon côté. Je dois seulement marcher à son pas qui reste tout à fait normal. Par contre, le mec devant moi court presque, les bras tendus devant, tant son tortionnaire de poulet le tire afin d'activer leur avance. Pourtant, aucune raison apparente ne le pousse à une telle précipitation.

L'attente commence. On m'a flanqué dans une espèce d'encoignure, clôturée par d'imposants barreaux de ferraille, aménagée en cage d'attente: un anneau scellé au mur fait office de point d'ancrage, si j'ose dire. Mon flic accompagnateur se détache, me demande gentiment de lever le bras portant le bracelet, me relie à cet anneau. Il hausse les épaules comme pour me dire: "Désolé, c'est le règlement". Enfin, c'est comme cela que je comprends son geste. Il se retire, me laissant seul. La position est fort inconfortable. Très vite, mon bras s'ankylose. Si je tente de le bouger, la menotte me griffe le poignet.

Des pas, des murmures, des toussotements, encore des pas, encore des murmures, encore des toussotements. Enfin un claquement de porte, puis un autre. Le silence vient décevoir le faible espoir. Penser à quoi durant ces moments? À la nuit dernière, dans les bras d'un Paco amoureux, non pas de moi bien sûr, mais du bonheur que je lui donne.

De cela je suis certain. Et j'en reviens toujours à la même ritournelle: pense cul, tu résisteras. Et je pense cul. Ma bite gonfle dans mon pantalon. Heureusement que je suis assis, que le pantalon est large: on ne voit pas le résultat physique de mes cogitations. Du coup, je ne prête plus attention aux bruits environnants. Une voix colérique me sort de ma torpeur:
<< - Qu'est-ce que c'est? Vous voulez que l'on vous traîne en justice pour mauvais traitements, Monsieur le policier? >>

Mon flic balbutie son étonnement. Le nouveau personnage gronde:
<< - Et alors! Vous ignorez peut-être qu'attacher un prévenu ou un condamné de cette façon est interdit, Nous ne sommes plus sous la dictature, que je sache. Vous l'avez peut-être oublié. On peut se charger de vous faire rafraîchir la mémoire. Ça fait combien de temps qu'il est comme ça? >>

Empressement du flic qui cherche la clé, me détache de mon "point d'ancrage", libérant ainsi mon bras que je peux enfin masser. Je me crois le devoir de déclarer:
<< - Nous sommes arrivés ici vers 9h15. J'ai vu l'heure sur la montre de Monsieur l'agent lorsqu'il m'a attaché ici. Mais c'est un homme très courtois qui n'a fait que respecter le règlement. >>

Le tonitruant personnage, que j'ai reconnu, me vrille un regard fumasse qui m'intime l'ordre de la fermer. Puis, retrouvant son affabilité légendaire, il s'adresse à moi:
<< - Je suis Maître S… >>

Il me gratifie d'une solide poignée de main. Se retournant vers le pandore, il lui annonce:
<< - Prévoyez quelques jours de repos . Cela devrait vous permettre de réviser vos cours de droits. Maintenant, laissez-moi avec mon client! >>

Le gars en uniforme s'en va, maudissant les tantes rébarbatives, révolutionnaires ou tout simplement respectueuses de leurs droits et devoirs. Mon défenseur croit bon de plaisanter:
<< - Parfois je regrette que l'on ait supprimé le fouet! Nos gouvernants sont très chatouilleux concernant le respect des lois par ceux chargés de la faire respecter, justement.
Ils tiennent à se démarquer de ce qui s'est fait par le passé. Alors j'en profite pour les aider de mon mieux. Bien, à nous deux! Je n'ai pas besoin de connaître votre histoire dans le détail. Il m'a suffi de savoir qui était la soi-disant victime. Comme a dû vous le dire ma collaboratrice, vous vous en tirerez avec quelques jours de prison ferme, ceux que vous venez d'effec: la justice ne veut pas avoir tort donc elle entérine ces jours de taule préventive par pur principe. À vous, par la suite, si aucune autre peine n'est prononcée pour cette affaire, genre amende ou dommages et intérêts par exemple, à vous donc de poursuivre le plaignant. Je ne vous demande aucun honoraire. Je veux seulement que vous poursuiviez la partie adverse, une fois ce procès terminé.
- J'habite loin, Maître, et mes finances ne sont guère florissantes.
- Je suis au courant. Votre ami, le maire de votre village, m'a beaucoup parlé de vous, au téléphone. Concernant mes honoraires, vous n'aurez pas à vous en occuper. En outre, si vous agissez comme je vous le demande, vous n'aurez à vous déplacer qu'une seule fois et j'en assumerais les débours y compris les frais d'hébergement. Par la suite, votre présence ne sera plus nécessaire, si plusieurs séances il y a. Ce personnage ne m'est pas inconnu. À la vérité, c'est même ma bête noire, comme on dit. Il n'en est pas à sa première vilenie. Jamais, à ce jour, je n'ai pu le coincer. Un homosexuel qui s'attaque aux homosexuels s'il n'obtient pas ce qu'il désire, voilà ce que c'est. Durant la dictature, il dénonçait ses amis afin d'obtenir quelques avantages matériels ou qu'on ferme les yeux sur ses agissements. Je le guette depuis des années, réunissant renseignements sur renseignements. Et là, d'un coup, vous m'offrez sa tête sur un plateau. Seulement vous seul aurez motif de le traîner en justice.
- Je ferai ce que vous voudrez, Maître. Je vois dois bien ça.
- Ne vous inquiétez pas, je ne vous demanderais rien de plus. Je vous laisse.
Je dois me charger de ce policier aux humeurs nostalgiques des mœurs au temps de la dictature. Nous ne passerons pas en séance avant le début de l'après-midi. Je me charge de vous faire apporter quelque chose à manger, le moment venu.
- Comment vous remercier?
- Je vous l'ai dit et rien de plus. >>

Il s'en va, presque guilleret, tout au moins satisfait de lui et de moi. Aurait-il deviné que j'avais envisagé, trois jours plus tôt, de lui tenir compagnie dans son lit durant une semaine s'il me sortait de là?

Je reprends mes pensées. La nuit précédente fut courte. Nos ébats entre deux rondes n'ont guère cessé. Sans barguigner, nous cherchions le contact de nos corps, comme pour nous assurer de notre existence, comme pour nous rassurer l'un l'autre. Certes, la sexualité agissait, sans sensualité. Mais le besoin d'une présence "active", au contact, était plus impérieux encore. Jamais je n'avais autant eu envie de sentir la peau d'un autre sur la mienne. Jamais je n'ai autant apprécié de sentir une bite dans mon cul, signe évident que j'étais voulu et désiré. Jamais je n'ai autant joui en enculant un mec, preuve palpable que je pouvais donner du bonheur à autrui. Le lieu dans lequel se déroulaient ces activités charnelles nous importait peu même si nous le sacralisions en quelque sorte. Jamais, plus jamais, je ne ferai l'amour sans une pointe de sentimentalité, j'en suis certain. On donne, on prend, donc il reste un petit quelque chose. Ce petit quelque chose ne peut que s'appeler sentiment.

Un brouhaha me sort de la somnolence dans laquelle j'étais tombée. Je relève la tête brusquement. Une sorte de cerbère, la cinquantaine, m'apporte quelque pitance, don de mon généreux avocat. Ce livreur temporaire marmonne:
<< - Y bouffe mieux qu'nous, l'taulard. >>

Puis, à voix haute, toute acrimonie retenue, il éructe:
<< - Vous passez dans trente minutes. Grouillez-vous d'bouffer. C'est moi qui vous accompagne, maint'nant.
>>

À l'évidence, il ne me porte pas dans son cœur, le bonhomme. Il reste planté devant la grille, debout, les mains derrière le dos qu'il me montre en signe de dédain.
Je mords dans les tranches de pain cernant une omelette. Délicieux ce repas improvisé qui ressemble à un gueuleton. Je mange avec appétit. Je prête attention à ne pas mettre trop de gras sur mes doigts, à ne pas tâcher ma chemise, ma cravate, mon pantalon ou mon blouson. À cet effet, mes gestes sont mesurés, je prends la nourriture avec deux doigts seulement ce qui, à l'occasion d'un regard jeté vers moi, provoque l'hilarité contenue de mon gardien. Pour lui, je joue les "précieuses" en mangeant comme je le fais. Il ne lui vient pas à l'esprit, une seule seconde, que je veux avant tout rester présentable, digne, devant le juge.

Je sens que j'ai les lèvres grasses. Malgré mes précautions, mes doigts brillent à cause de l'huile. Je hèle mon cerbère, poliment:
<< - Je peux aller aux WC s'il vous plaît? J'y suis pas allé depuis ce matin 7 heures. >>

Là, il jubile! Je le supplie, croit-il! Il doit certainement bander tant son impression d'être puissant doit l'aveugler, le connard! Prenant un ton faussement mondain, il rétorque:
<< - Je regrette beaucoup mais j'crains qu'ce soit pas possible. On va d'voir y aller. >>

Sourire crispé, il s'avance de plusieurs pas vers ma cage. Je vais le coincer, le fiérot:
<< - Tant pis! Je ne vais pas pisser ici, ce serait dégoûtant. Je demanderai au juge.
- Tu f'rais pas ça?
- C'est toujours mieux que de me tordre de douleurs: j'ai très mal au ventre. >>

Le gougnafier ordonne:
<< - Pisse dans l'coin, là où ça fait comme un trou dans l'sol. >>

Je ne vais pas plus avant dans la provocation: il peut toujours me tabasser en alléguant une tentative d'évasion ou une agression contre sa personne: sait-on jamais! Lui, par contre, me provoque en me regardant ouvrir ma braguette. Il est déçu, surpris, de voir que mes gestes suivant ne correspondent en rien à ceux effectués par un pisseur. Je relève le pan de ma chemise jusqu'à ma bouche que j'essuie soigneusement. L'autre pan éponge la graisse que j'ai sur les doigts. Malgré mes efforts pour me retenir, je ne résiste pas à scandaliser l'observateur goguenard. Je baisse mon slip, sort ma queue dans un geste négligent, la replace comme si elle n'était bien positionnée auparavant. L'autre, tout congestionné par la rage, ne quitte pas mon auguste personne du regard, et plus précisément l'endroit que je reboutonne consciencieusement. Je sens que je vais dérouiller. Ses doigts blanchissent tant ils serrent la matraque. Son cerveau est en ébullition. Il hésite drôlement à se décider. Mais sa carrière, son avancement, prennent le pas sur ses convictions personnelles. Peut-être espère-t-il remettre à plus tard la correction qu'il veut me flanquer. Il doit ardemment souhaiter que je sois condamné à, ne serait-ce que, quelques jours de prison supplémentaires. La pensée me vient de laisser tomber mon pantalon à terre, de lui montrer mon cul. Je souris mentalement à cette idée tout en finissant de me rhabiller et en imaginant la tronche du sbire contemplant mes fesses à l'air. Je me rassieds, tout heureux de cette diversion.

<< - Le Tribunal est en séance! >>

La dernière partie va se jouer.
Sans raison apparente, une bouffée de confiance m'envahit: j'ai confiance en cet avocat. Plus rien ne s'oppose à ma libération, c'est certain.
La grille s'ouvre, le cerbère tire violemment sur la chaîne de mes menottes. Je m'attendais à une telle douceur: piètre vengeance de sa part. Nous voilà tous les deux au bas d'un escalier très étroit permettant le passage d'une seule personne à la fois. Tout en haut, une porte s'ouvre. Mon avocat m'attend. Alors, profitant de sa présence et de ce qu'il peut nous voir, je m'offre un autre grand plaisir. M'adressant au flic, je propose:
<< - Devant ou derrière vous? Aucune des deux positions ne me gênent, toutes deux me sont familières. >>

L'autre fulmine. Me pousse en avant. Je fais exprès de perdre l'équilibre. Maître S… n'a rien perdu de la scène. Bougon, il nous ramène à la raison, d'une voix doucereuse:
<< - Allons, messieurs, cessez vos gamineries! Un peu de bon sens! Gardien, mon client ne va pas s'échapper juste avant sa libération tout de même! >>

*****

La grandeur de la salle d'audience provoque chez moi une sorte de vertige. J'avais perdu le sens du vaste, ayant passé ces derniers jours dans de toutes petites cages. La foule présente m'oppresse. Tant d'yeux se tournent vers moi. J'ai l'impression d'être mis à nus, de révéler un secret inavouable sur ma personne. Que de curieux venus savourer le malheur des autres afin d'oublier le leur propre! L'avocat me lance un sourire accompagné d'encouragements verbaux. Ces présences multiples m'effraient: sont-ils tous comme ces flics revanchards, comme ce type cause de mes malheurs? Veulent-ils tous me voir pendu haut et cours? Je perds de mon assurance, mes certitudes vacillent. Tout est fichu! Je vais retourner auprès de Paco, pour une éternité. Les flics me massacreront à loisir. Je deviendrai le jouet sexuel de tous les mecs emprisonnés. Je croupirai dans cette taule, aspirant à une mort rapide.

J'arrive à me dégager de la peur qui m'enveloppe.
La cour!
Tout le monde se lève, attend que ces Messieurs se soient confortablement installés dans leurs hauts fauteuils, se rassoit.
La suite se déroule sans moi. Pour ne pas revivre les sensations éprouvées il y a quelques secondes, je dois reprendre mon habitude de penser cul. Immédiatement, je vois le corps de Martin joins à celui de Paco, tous deux m'attendant. Je comprends avec difficulté ce qui se passe dans la salle où mon corps est présent. En réalité ma tête est totalement vide de toute émotion, une unique pensée s'en étant accaparée. Ces instants de vie réelle ne me concernent pas: ils sont à la charge de mon défenseur. D'emblée celui-ci s'insurge contre les assertions du plaignant, parlant de mensonges éhontés, de faux témoignages, subodorant des indélicatesses commises de la part de certains policiers chargés de l'enquête, rappelant le régime dictatorial sous lequel le jugement avait été énoncé. Il matraque le tribunal de preuves supposées ou réelles. Et moi j'aperçois mentalement mes deux amants de prison simulant un duel dont les épées seraient leurs bites raides à loisir.
Un rire général s'empare de la salle lorsque la voix puissante, parlant et agissant en mon nom, s'exclame:
<< - Comment un homme au sommet de sa forme physique, adepte de la lutte Gréco-romaine, mesurant 1m98, pesant 89 kg, a-t-il pu se faire massacrer par nous qui sommes chétifs, mesurant tout au plus 1m65, pesant au maximum 52 kg? Certes, David sortit vainqueur de son combat contre Goliath! Mais il possédait une fronde dont il se servait avec précision. Nous n'avions pas de fronde, nous!… >>

C'est vrai que Martin suce bien. Je revois ses lèvres faire coulisser le braquemart de Paco puis s'attarder délicieusement sur le mien.

La voix s'amplifie lorsqu'elle décrit les mœurs du plaignant:
<< - … Il a honte de ce qu'il est, de ce qu'il a fait afin de sauver sa peau… >>

Ma bite coulisse dans un cul puis dans un autre. La croupe de Martin se tortille pendant que celle de Paco s'impatiente.

Le public est tout ouïe. Il s'émeut. La voix, répondant à une demande du tribunal, lance:
<< - … Le plaignant est un récidiviste! Il est coutumier du fait, utilisant de bien vils stratagèmes pour parvenir à ses fins. Dans le cas qui nous occupe, profitant de ce que nous faisions du stop, il a proposé de nous emmener au lieu de notre destination. En route, il n'a pas caché son vrai but en nous insultant et en exigeant de nous un paiement en nature… >>

Paco a vraiment de beaux restes. Ses fesses sont toujours aussi rebondies, des reins joliment cambrés. Sa rosette est une merveille du genre: elle appelle à la sodomie.

La voix décrit la bagarre de façon assez drolatique, rendant l'assistance presque joyeuse. Cette même assistance pousse un oh! Lorsque la voix déclare:
<< - … Nous lui aurions volé des bijoux? Alors pourquoi les portait-il deux semaines plus tard lors d'une réception? Nous possédons des photographies! Ce sont bien les mêmes bijoux soi-disant volés. Au surplus, la partie adverse a-t-elle demandé une indemnisation auprès de sa compagnie d'assurance? Non! Pourtant, si nous en croyons ce qu'elle déclare, ces objets ont une valeur certaine… >>

Et ce flic venu m'arrêter, pas le plus jeune, l'autre. Je devrais chercher à le revoir une fois ma liberté acquise. Quel prétexte invoquer? Là est le problème. Mais ses appâts semblent mériter quelques efforts de ma part. Je suis curieux de savoir quel aspect a sa queue: ça ne doit pas être mal du tout.

L'avocat se lève, s'avance vers le juge et ses assesseurs, présente un dossier:
<< - … Nous vous remettons ici toutes les preuves de ce que nous avançons. La victime, c'est nous! … >>

Il revient à sa place pour terminer:
<< - Cette affaire n'aurait rien de bien exceptionnelle si elle n'avait pas révélé les agissements pour le moins frauduleux de l'accusateur. Combien de ces gens, friands de s, nostalgiques d'une époque cruelle révolue, polluent encore notre société, slalomant entre l'honnêteté de nos juges et les lacunes de nos Codes tout juste en cours d'élaboration? Que nous ayons sévèrement corrigé cet individu, nous l'admettons sans difficulté. Par cet acte, nous sommes conscients d'avoir appliqué notre propre justice et, par-là même, d'avoir enfreint la loi. Cependant, ce mouvement d'humeur était amplement justifié: nous étions pratiquement victime d'une tentative de viol. Quant au témoin présenté par la partie adverse, on peut se poser la question de son ubiquité. Au moment des faits, n'était-il pas tout bonnement à son bureau? Vérification a été faite auprès de son employeur: il ne s'est pas absenté de son travail ce jour-là, pour la bonne raison qu'il était de permanence. En outre, il travaillait à près de 40 km du lieu où se sont déroulés les faits!… >>

La cour se retire… revient…
<< - … Pour tous ces motifs, la cour prononce le non-lieu au profit du prévenu et ordonne sa relaxe avec effet immédiat… >>

Maître S… se retourne vers moi:
<< - Je vous l'avais dit. Maintenant, à nous de jouer contre ce parasite! >>

Voilà! C'est fait! Le corps de Paco s'estompe dans ma mémoire. Martin devient flou tandis que toutes velléités de draguer le beau flic s'envolent, comme par magie. Est-ce à dire que je m'éloigne d'eux, que je rejette ce que nous venons de vivre ces derniers jours? Non, certes pas! En fait, je n'ai plus besoin de cette obsession: penser et agir cul! C'est fini. Je peux quitter cette carapace adoptée au moment même de mon arrestation afin de me protéger, protection devenue inutile. Je n'ai aucune réaction lorsque le gardien retire les menottes de mes poignets et s'en va, certainement en maugréant contre le sort qui lui retire une proie tant espérée. Une dame, la gentille collaboratrice de grand Maître, maîtresse elle-même d'un chef maton et d'un maton, me tire par la manche:
<< - Venez! Nous allons récupérer vos effets à la prison où certaines démarches sont indispensables. Ensuite, vous nous accompagnerez à notre cabinet. >>

J'obtempère d'un signe de tête. Celle-ci est totalement vide, cette fois.

*****

Antonio conduit calmement. Il comprend que j'ai besoin de douceur. Je m'assoupis, la tête sur son épaule. Dieu qu'elle est large, cette épaule! Comme elle me réconforte! Elle représente la sécurité pour moi. Nous rentrons à la maison. Je dis bien Nous car ma vie ne saurait continuer sans lui, je veux m'en persuader. Dorénavant, il me faut du stable, du sûr, du concret.

Les inévitables paperasseries remplies, à la prison, un gardien m'a apporté mes effets jetés en vrac dans une de mes serviettes de bain. Je n'ai pu revoir Paco. Pourtant, je voulais lui faire comprendre que notre récente relation n'avait rien de consciente. Nous vivions dans une autre vie, avec d'autres sensations. Notre besoin l'un de l'autre ressortait plus de l'utilité matérielle que d'une sentimentalité à satisfaire. Peut-être que je prendrais le temps de lui écrire tout ça.

Après avoir signé tous documents pour envoyer mon adversaire goûter de la geôle, je me suis enquit de Martin. En réalité, il a vraiment besoin d'une aide psychiatrique. Alors pourquoi parler de libération? Simple habitude, me répond-on. Jadis, quand on voulait se débarrasser d'un prisonnier gênant, on l'envoyait chez les fous. Lors de son transfert discret, on parlait de libération: c'était plus élégant et surtout mieux accepté des autres détenus. Les habitudes perdurent, surtout les mauvaises: il paraît que ce sont les plus confortables.

Je serre fort le bras de mon chauffeur, comme pour m'assurer qu'il est bien réel. Il me sourit timidement, annonce:
<< - J'vais être papa. >>

Cette nouvelle m'apaise un peu. Il ajoute, presque honteux:
<< - J'l'ai su hier. >>

Machinalement je lui demande:
<< - Que comptes-tu faire pour nous deux?
- Rien. Pour moi, y'a rien d'changé. On est bien comme ça, non? >>

Oui, on est bien comme ça! Oui, on était bien comme ça mais on ne le sera peut-être plus dorénavant. Enfin, nous verrons bien.

Encore quelques centaines de mètres: j'aperçois la maison, Ma maison. Comme elle est belle, fière, dégageant le bonheur de vivre! Mes yeux laissent d'abondantes larmes couler. La réalité de ces derniers jours m'apparaît. Dire que je n'ai, à aucun moment ou presque, vu ce que je traversais vraiment. Comme un film, les lieux, les gens, défilent dans ma mémoire. La crasse, l'air enfumé, les bestioles rampantes, volantes ou grimpantes, j'ai tout occulté, inconsciemment ou non. Mis à part le sandwich offert par mon avocat, je n'ai quasiment rien mangé depuis mon arrestation. Tout juste si j'ai bu l'eau âcre, grisâtre, du robinet encrassé d'un lavabo repoussant tant il était sale. J'ai forniqué avec deux mecs puants, couverts de rougeurs douteuses, envahis de morpions ou de poux. Cependant ils me semblaient si beaux, si désirables. La douche, même la douche, me paraissait généreuse, purificatrice, alors qu'il ne s'agissait que d'un mince filet d'eau froide dont on se protégeait pour ne pas attr la crève.

Je fais signe à Antonio d'arrêter la voiture. Je descends, m'empare du bidon d'essence toujours présent dans le coffre. Je jette mes effets au sol, me mets à poil: mes vêtements rejoignent le reste par terre. J'arrose le tout d'essence et y fous le feu. Mon compagnon observe, opine du chef comme pour donner son accord, dire qu'il comprend. Je lui avoue:
<< - Je ne veux pas rentrer à la maison comme ça. Faut que je sois propre, nickel. >>

Sans un mot, il monte dans la voiture, démarre. Peu de temps après, il est de retour avec une grande bassine en fer blanc et des jerricanes d'eau. On installe ce bain improvisé. Je m'y plonge avec délectation, précipitant mes gestes afin de m'arroser au plus vite. Antonio me frotte avec un gant et du savon.
Rincé, séché, j'applique sur tout mon corps mon eau de toilette habituelle. Antonio m'enveloppe dans une couverture. Je remonte en voiture: je me donne la permission de rentrer chez moi. Je trouve une seule chose à dire:
<< - Je crois que poux et morpions n'ont pas voulu de moi. >>

En réponse, Antonio m'informe:
<< - J't'ai pas dit: les vieux ont passé. T'as plus d'propriétaires. Y z'ont quand même été à plus d'cent ans tous les deux! Lui est parti l'premier. Elle a pas voulu l'laisser seul, elle l'a suivi l'soir même. C'était l'lend'main d'ton arrestation. >>

*****

ÉPILOGUE

Martin, sorti de l'hôpital psychiatrique, s'est vu diriger vers un foyer pour sans abri. Très vite, il a repris son occupation favorite: satisfaire les couples hétéros en mal de sensations fortes et de galipettes sortant de l'ordinaire. Les temps ayant changés, il vit heureux de ces petits arrangements avec ces désœuvrés argentés.
Paco ne m'a pas oublié. Plusieurs lettres de lui me sont parvenues. Pourtant il ne connaissait pas mon adresse, lors de mon séjour à ses côtés. Revenu à la liberté, il s'est rendu compte que je n'étais pas son grand amour ou plus. Lui aussi a repris ses vieilles habitudes, d'après les dernières nouvelles. Le jeu mange tout son être et tout son argent qu'il gagne en vendant ce qui lui reste de charmes car, paraît-il, il en a encore.
L'héritier de mes propriétaires m'a cédé la maison pour une bouchée de pain. Nantis lui-même, cette bâtisse l'ennuyait plutôt. L'argent des dommages et intérêts versés par mon ex-accusateur, condamné en outre à deux ans de prison, dont un ferme et un avec sursis, est arrivé à point nommé pour payer l'acquisition de ma demeure.

L'épouse d'Antonio, fragile, n'a pas eu la force d'er. Elle est morte en couches. Le bébé, prématuré, ne lui a pas survécu. Le père, à mon grand étonnement, s'est cru responsable de ce qu'il qualifiait un désastre. Il attendait cet avec impatience, tout joyeux de pouvoir pouponner. La non-venue du petit être a totalement bouleversé mon ami, plus que la disparition de sa femme. Ma présence silencieuse l'a un peu apaisé. Sans se concerter, peu à peu, nous nous sommes installés dans ce qui, depuis, est devenu Notre maison. Personne ne nous pose de questions sur notre vie commune. Pourtant, nous ne nous cachons pas, même si nous ne faisons rien pour afficher nos véritables relations. Au décès de son père, Antonio l'a remplacé à la mairie: les administrés ne voulaient pas changer leurs habitudes, de nom et cela fait déjà pas mal d'années que ça dure. Et puis, cette famille a tant fourni de maires!

Des semaines, des mois durant, j'ai mesuré l'abîme existant entre ma maison et la prison. J'ai embellie mentalement la première, ramené la seconde à ce qu'elle était vraiment: un cloaque infâme. J'ai frissonné souvent en repensant à cet épisode. J'ai longtemps cru que j'avais attrapé quelques maladies vénériennes au contact de Paco et de Martin. Le premier voulait m'attirer dans sa dépravation, uniquement pour surnager, survivre à cet univers carcéral. Je ne l'intéressais pas en tant qu'humain, qu'amant. Il sentait que j'étais sa planche de survie. Pour le second, par contre, je n'étais qu'un passe-temps agréable, situation beaucoup moins dangereuse que dans le cas précédent.

Les récits de personnes ayant vécu des journées similaires m'ont montré combien j'avais eu de la chance de ne pas avoir été jeté en pâture aux assoiffés de sexe que sont la plupart des détenus. J'étais comme eux, j'avais besoin de sexe pour me sauver, pour continuer à exister. Mais je le savais.

Depuis, je n'ai pu me défaire de cette crainte de voir débarquer, un matin, la police. Il m'arrive encore, vingt cinq ans après, de sursauter au son d'un moteur s'arrêtant devant chez moi, pardon, devant chez nous. Je ne parle pas de mon cœur qui bondit dès qu'une voiture de police rôde dans les environs! Antonio me taquine souvent à ce sujet. Cependant il comprend. Cet être frustre ressent parfaitement les autres, surtout ceux auxquels il est attaché.

Oui…. Penser, agir comme une salope m'a sauvé du naufrage carcéral.

Enfin, je n'ai jamais pu m'habi à raconter cette histoire sans une pointe d'ironie. Une seule fois, la première, je l'ai exposée de façon pausée: tout en parlant, je revivais le cauchemar, j'en souffrais horriblement. Depuis, j'ai décidé de ne plus en parler sauf si je trouvais la force de tourner ça en dérision. Malheureusement, je ne sais pas si je me fais toujours comprendre comme je le voudrais…

FIN

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