Etudiantes -5/6

5ème partie (5/6)

« « Agnès et Marion … vous devez commencer à les connaître ! En tout cas vous devriez parce que le chiffre 55 s’affiche en bas de cette page sur mon PC !
Alors, vous dire l’avant ? Non ! Ceux qui n’aiment n’ont pas ouvert, ceux qui aiment savent déjà ! Alors rien de l’avant ! » »

Agnès …
Je me suis calmée. Sans bien m’en apercevoir, d’ailleurs. C’est Marion un jour qui me l’a dit. Je ne rentrais plus aussi vite à l’appartement après les cours pressée de me déshabiller pour l’attendre, moins exigeante envers elle. Je crois que mon état d’excitation permanente venait de la nouveauté, d’envies trop longtemps refoulées, mais aussi de mon inquiétude, inquiétude de mes formes que je n’aimais pas, inquiétude de continuer à lui plaire. J’exagérais, j’étais excessive par peur de la perdre.
Calmée. Comment, pourquoi … je ne sais pas trop. Sans doute parce que je me suis un peu réconciliée avec moi-même : le regard de Marion, le quotidien avec elle, le regard des autres, Jérémy, ce garçon de la fac qui le premier m’avait draguée.
Lui était timide et moi je ne savais pas trop quoi faire de ses attentions. Et en fait il ne me plaisait pas vraiment. Oh, il était gentil ! pas de problème, mais il ne réveillait rien en moi. Pas d’envie. Il a fini par s’apercevoir qu’il n’arriverait à rien, sans qu’on n’en ait jamais parlé franchement, et les autres garçons et filles de notre petit groupe s’en sont aperçus aussi. Ça les amusait de le voir s’éver de mille manières à me plaire et de me voir le tenir à distance. Mais qu’un d’entre eux s’intéresse à moi a eu un côté positif : l’intérêt des autres s’est réveillé. Je n’étais plus celle qui ne parlait que très peu, restait à distance et qui les abandonnait dès la fin des cours, celle qui s’isolait. Je les accompagnais au café après les cours, une ou deux fois au cinéma, un anniversaire. Bien sûr, il y avait des réflexions, parfois amusantes et d’autres fois moins, mais ce qui avant m’aurait vexé et m’aurait fait fuir j’arrivais à en rire avec eux et même à répondre à quelques sarcasmes qui auparavant m’auraient fait pleurer.


Et puis, c’est un peu bête, mais je me suis mise à regarder à quoi ressemblaient les autres filles, et finalement, je ne me trouvais pas si mal ! Bien sûr j’avais quelques kilos à perdre … mais ça allait plutôt bien.
Que Marion me le dise avait son importance, mais les coups d’œil que quelques garçons me jetaient, que je n’aurais pas vus quelques semaines plus tôt, faisaient aussi leur effet.
Autre chose aussi avait changé le regard des autres sur moi : le baiser sur mes lèvres que quelques-uns ont surpris un jour où Marion est venue me rejoindre au restau universitaire. C’est juste après ça que Jérémy a arrêté de me poursuivre de ses assiduités, mais après ça aussi que les autres garçons, curieusement, me regardaient d’un œil plus gourmand, et les filles d’un regard entendu.
Ce baiser qu’elle m’a donné en public, chose très rare pour elle, m’a finalement conféré un statut très particulier dans notre petit groupe.
Marion ne m’a jamais dit si elle avait fait exprès, mais le petit sourire en coin qu’elle avait quand je lui ai posé la question était assez clair.

Marion …
C’était un peu pénible. Ça va mieux. Agnès s’est calmée. Certains jours ça m’amusait, et d’autres ça m’agaçait au point de ne pas avoir envie de rentrer. Qu’elle se promène en permanence les fesses à l’air dans l’appartement, ma foi, je suis un peu pareille, alors pas de souci. Mais moi, c’est parce que je me trouve mieux en petite tenue ! Elle, c’était pour se montrer ! Pas de l’exhib, non : un appel, une attente, montrer qu’elle était prête, qu’elle attendait mes caresses.
Voir ses fesses, ça me plaisait assez, mais ses regards, ses joues rouges, ses yeux noyés, ses soupirs, ses mains tremblantes sur ses cuisses qu’elle serrait fort pour se retenir de se toucher, c’était insupportable ! Une obsédée ! Pendant un temps elle tournait carrément nymphomane ! Et puis, en peu de temps, fini.
Notre vie commune à l’appartement est devenue plus agréable.


Au bureau c’était un petit peu plus compliqué, parce que j’étais en terrain inconnu. Depuis l’âge de quinze ans, j’avais l’habitude d’échanger ce dont j’avais besoin contre mes faveurs : avec les pions au lycée, parfois avec un employé de magasin, avec les employeurs que je trouvais pour de petits boulots. Depuis que je travaillais au Cabinet d’avocats , bien sûr il y avait eu la première soirée avec Maitre D. et Laurence, et j’avais cru que ce serait là comme partout avant, que je ne garderais mon travail qu’à condition de participer à leurs soirées spéciales et de donner de ma personne, mais en fait pas du tout.
Le jour où je suis allé le voir dans son bureau pour le remercier des vêtements que Laurence avait payés avec la carte du Cabinet, Maître D. a remarqué que je n’étais pas très à l’aise. Je ne me souviens pas des termes exacts qu’il a employés, mais il a dit que cette soirée était très exceptionnelle « … le Champagne a parfois des effets curieux ! Je n’en rais plus en votre présence, promis ! ». Il n’était pas vraiment gêné, il en riait, mais à son attitude et son ton, j’ai compris qu’il s’excusait pour cet épisode. Il s’est inquiété du travail que je faisais, de mes cours à la fac en me proposant son aide pour le droit pénal.
Tout à la fin, avant que je ne quitte son bureau, avec un drôle de petit sourire, il m’a aussi demandé si je m’entendais bien avec Laurence « … vous avez sans doute compris que ses manières abruptes cachent sa fragilité, elle vous apprécie beaucoup … ». Il savait.
Ce qu’il a ajouté après était beaucoup plus surprenant « … tout le monde ici est tombé sous votre charme … », juste avant de m’inviter, avec un regard appuyé et un sourire, à solliciter son associé, Jean-François, spécialiste de droit commercial que justement j’étudiais à ce moment-là.

— Je pourrais t’aider, tu sais. Alors n’hésite pas. Il faut bien que travailler chez nous ait un avantage. Le travail que tu fais pour nous est utile, mais à toi ça ne t’apporte rien !
— Mon loyer, ce que je mange, les habits que je porte …
— Oui.
Pardon ! Mais on pourrait faire plus.
— C’est Maître D. qui vous l’a demandé ?
— Non. Non, j’y ai pensé tout seul. A vrai dire, c’est moi qui lui en ai parlé. Tu travailles chez nous, il me semblait qu’il était naturel de te le proposer.
— Naturel … vraiment …
— Marion, allons ! Je n’ai rien à voir avec …
— Avec ? De quoi parlez-vous ?
— Bon, désolé. Je te propose de travailler tes cours. Tu prends ou pas. Je n’insiste pas.
— J’y penserai !

Mon problème, c’est que je le trouvais plutôt sympa. Et qu’il me plaisait bien. Les types sympas, j’ai pas l’habitude. Si je l’avais croisé dans un bar où j’allais de temps en temps quand la compagnie d’un homme me manquait, peut-être … un peu jeune …
Marion m’avait avoué que plusieurs fois elle m’avait suivie, pour savoir, par curiosité. J’avais cru deviner plus qu’elle n’avait dit : un peu de jalousie, sans doute parce qu’elle m’avait suivie plusieurs fois. Pour de la simple curiosité, une seule fois aurait suffit, non ? Elle voulait savoir pourquoi c’était toujours des hommes mûrs, dans la quarantaine. Bonne question. Dont je n’ai pas la réponse, si ce n’est que c’est eux que j’attire le plus facilement avec mon air de gamine. Ce n’est pas très net de leur part d’être attirée par une fille qui a cet air-là, et après une soirée, ils me fichent la paix, disparaissent, un peu honteux. Lui n’a même pas trente ans. J’ai vérifié dans les dossiers de Laurence.
Jean-François ne correspond pas à cette catégorie des dragueurs de gamines pour un soir, j’en suis sûre, mais je ne sais pas à quelle catégorie il appartient. Je ne sais pas où je mets les pieds, avec lui. M’aider pour mes cours … peut-être que ce n’est que ça.
J’ai été un peu sèche avec lui, je sais bien. Il avait l’air déçu, et en colère ? Et puis ça m’avait énervée qu’il ait dit « je n’ai rien à voir avec … ». Pour le coup, qu’il soit au courant, ou qu’il ait deviné, pour la soirée avec Maître D., Laurence, ça m’embêtait.

Ne pas savoir, ne pas maîtriser … embêtant !

J’ai mis un mois à me décider, après beaucoup d’hésitations. Trop d’orgueil ? La trouille ? De quoi ? Je suis allé le voir un soir, mon cours sous le bras, le cours que j’avais dans mon sac depuis plus d’une semaine. Comme une imbécile, je serrais mon classeur dans mes bras et pas un mot ne sortait.
Il m’a pris le classeur des mains, a feuilleté mes cours, longtemps, avant de me les rendre. Il a fouillé des yeux la masse de dossiers qui s’empilaient le long du mur, en a choisi un.
Il a décrit l’affaire, la manière dont il l’avait traitée, ses conseils à notre client, le jugement rendu.
Laurence est venue vers 19heures nous dire qu’elle partait et nous souhaiter bonsoir.
Il parlait. Moi, tantôt j’écoutais, tantôt je regardais ses mains. Il a de belles mains, des doigts fins, longs, soignés. Le rapport avec mes cours ? Sur le moment, je voyais pas vraiment.
— Marion ? Tu m’écoutes ?
— Oui ! Oui, bien sûr …
— Bien. Tu travailles ici demain, je crois ? Je parlerai à Laurence, qu’elle te libère un peu. Tu t’installeras dans la salle de réunion : tu rédiges un résumé de l’affaire, et tu notes en marge tous les éléments de cours qui éclairent les décisions. D’accord ? On verra le résultat demain soir.
— D’accord, mais, vous savez, je suis qu’en deuxième année …
— Et alors ?
— Euh … rien. Je ferais.
— Bon sang ! 20h30 ! Ta copine doit t’attendre ! Désolé !
— Je crois qu’elle sortait ce soir, un ciné ou un truc comme ça, je sais plus, j’ai pas fait attention.

Pourquoi j’ai inventé ça ? Aucune idée ! C’est sorti comme ça. Qu’est-ce qu’il savait de ma copine, d’abord ? J’étais bien sûre d’en avoir jamais parlé avec lui … ou au restau, peut-être, j’avais parlé d’elle ? Il s’en souvenait ?

— On peut manger à la brasserie du coin … Je t’invite, t’en fais pas.
… parce que j’avais haussé les sourcils ? Eu l’air embêtée ? Il a cru que c’était pour le fric du repas. Il avait l’air gêné …
— Il est tard, c’est … mais … comme tu veux !
— Ça va, ok. Mais vous ?
— Personne ne m’attend, et … ça me fait plaisir.
Pas l’habitude, mais quand même … il avait un drôle d’air. Un sourire brusque quand j’avais dit oui, son air emprunté, comme timide … il se passe quoi, là ? En sortant, la porte qu’il me tenait, sa main, je l’ai vu hésiter à poser sa main sur mon épaule, et son retrait, mon sac qu’il a pris pour le porter avant que je le prenne et qu’il portait dans la rue sur son épaule, la porte qu’il ouvrait devant moi en arrivant à la brasserie …
C’était gentil, mais c’était … bizarre ? Oui, un peu gênant … et bien agréable.
Quand j’y repense maintenant, quelques mois plus tard, je crois bien que c’est la première fois de ma vie que je me suis sentie femme.
C’est con, hein ? Pourtant c’est ça.
Je me sentais toute drôle, et toute fière de ces petites attentions, de son sourire.
Il y a eu des silences. Des questions, discrètes, effleurées. Et il faisait des efforts, il était amusant. Et puis ses regards ! J’étais un peu … troublée ? oui, troublée, mais j’ai bien fini par m’apercevoir des regards qu’il me jetait quand il croyait que je regardais ailleurs. Il me draguait pas vraiment, non, pas comme j’en avais l’habitude, mais ça marchait ! Je me sentais bien, je me sentais … flattée, agréablement flattée, importante ! Il m’écoutait, me parlait.
Oui, je me sentais femme. De son regard et du regard de ceux qui mangeaient aux tables à côté.
Je me souviens aussi de m’être plusieurs fois traitée d’idiote au cours de la soirée, « remets les pieds sur terre, t’es conne, te raconte pas d’histoires » et puis le plaisir d’être là avec lui reprenait le dessus.
Il a tenu à me raccompagner jusqu’au pied de l’immeuble. Il hésitait à comment me dire au revoir. Moi j’ai pas hésité.
Un de ces moments où je me traitais pas d’idiote comme souvent au cours de la soirée et où j’étais sur mon petit nuage, comme souvent aussi ce soir-là.
Presque comme un réflexe je me suis avancée pour lui faire la bise … il serrait mon bras dans sa main, une hésitation … On a vu ça cent fois au cinéma ! et cent fois on a souri en regardant, cent fois on s’est dit « c’est du ciné, c’est pas comme ça dans la vie ! », eh ben, la vie c’est aussi con que le ciné, des fois ! Un baiser tout léger tout timide, et on devait tous les deux avoir l’air vraiment bête après !
Muets, surpris, scotchés, ravis … c’est dans ces moments-là qu’on a des étoiles dans les yeux ? Moi je sais pas, et lui non plus je sais pas … déconnectée !
Ce que je sais, c’est qu’il embrasse bien. Ça veut rien dire, d’accord, bien embrasser ! Juste pour dire que c’était vachement bon ! Vous savez aussi, non ? comme si on avait pleins de petites aiguilles plantées partout qui font frissonner, le corps tout chaud et les pieds qui touchent plus par terre … vous savez bien !
Et puis sa main sur ma joue après et son sourire et ses yeux tout grands.
Il est parti, sa main qui glissait sur ma joue, à reculons quelques pas … et m’a tourné le dos. Il souriait grand et moi aussi …
— Eh ! Tu me rends mon sac ?
Il est revenu, vers moi, m’a mis le sac dans la main et a pris mon visage dans ses mains pour un baiser très vite sur mes lèvres avant de partir.

Moi je suis restée sur le trottoir à le regarder partir, mon sac serré à deux bras contre moi. Le faire monter ? J’y ai même pas pensé, et c’était trop bien comme ça ! Et puis Agnès était pas au ciné ! Et ça, j’y pensais pas non plus.

Agnès …
Je me souviens qu’elle est rentrée tard ce soir-là, parce que justement c’était le soir où j’avais tellement de choses à lui raconter !
De ce qui était en train de lui arriver, je n’ai rien vu ni ce jour-là ni les suivants.
J’étais trop occupée de moi-même à cette période pour relever les petits signes qui pourtant s’accumulaient. Elle était plus distante et plus tendre en même temps, encore amante, mais moins souvent, plus amie, d’un quotidien apaisé.
J’ai cru que ce nouveau climat entre nous venait de moi, et je n’ai pas fait attention à elle, à ce qui lui arrivait. Je n’ai vraiment compris que quand elle a décidé de m’en parler, deux mois après cette soirée.
A cette époque, c’était en février, deux mois avant les premiers partiels, il m’arrivait trop de choses pour que je sois attentive à elle, et pour être honnête, je ne crois pas l’avoir jamais été : une sale égoïste ! Avoir refoulé tant de choses si longtemps et découvrir avec elle la liberté du sexe m’avait entièrement occupée.

Ce soir-là, il était tard et je l’attendais. Pas inquiète d’elle, juste embêtée qu’elle ne soit pas là pour m’écouter ! Idiote !
— Tu devineras jamais ! Jonathan ! Il me drague ! Moi !
— Un autre ? Quel succès !
— Te moques pas … Dis … comment je fais ?
— Comment tu fais quoi ? Je comprends pas !
— Ben … s’il veut le faire … avec moi …
— Et toi ? T’en as envie ? Ça serait naturel, tu sais, quand deux personnes se plaisent, qu’elles s’aiment …
— Tu vas me dire que tu les aimais tous ?
— Euh, non … mais c’est mieux, non ? Et puis les choses changent !
— Bon, mais quand on en a envie … et puis après … toute seule, sans toi …
— Tu m’as déjà demandé Agnès ! Et je t’ai dit ?
— … t’as dit non … mais …
— T’es une grande fille ! T’as envie d’un mec, t’arriveras bien à lui faire comprendre !
— Mais j’ai jamais fait, moi …
— Il y a toujours une première fois ! Et puis ton Jonathan, il saura quoi faire, t’en fais pas !
— Je voudrais pas avoir l’air d’une cruche …
— Parce que tu crois que si je te tenais la main ça serait mieux ? Agnès !
— Ça lui plairait peut-être … et puis il est pas mal, tu …
— Eh ! Arrête ! Tu te fais un film, là !
Je me doutais bien qu’elle dirait non. Pourtant, après ce qu’il s’était passé avec Laurence, toutes les deux avec elle, j’avais imaginé la même chose avec un mec. Ça m’aurait rassurée. On en avait un peu parlé avant, enfin, moi, j’en avais parlé.
Ce soir-là, sur le coup, j’étais vexée. Pas de sa réponse, plutôt de son ton détaché, un peu moqueur, et puis j’aurais voulu qu’elle soit jalouse …
C’est parce que j’étais fâchée que pour l’embêter, vengeance stupide :
— Si c’est pas toi …
— Oui ?
— Cochonne comme elle est, Laurence serait peut-être d’accord pour me tenir la main, elle !
— Je lui en parlerai, si tu veux.
Ce n’était pas du tout la réponse que j’attendais d’elle. Les larmes me sont montées aux yeux. Les mots avaient fusés, secs et en même temps indifférents. Je me suis sentie rejetée et … c’est pire, je sais, je m’en souviens très bien, excitée ! Moi et Laurence, et Jonathan … les images venaient, je me souviens.

Je ne m’y attendais pas vraiment, mais elle l’a fait ! Elle lui a parlé.

C’était une semaine plus tard. Mon père m’avait envoyé un peu d’argent pour m’acheter des fringues et Marion avait dit qu’elle viendrait faire les magasins avec moi. Je devais la retrouver à la sortie de son travail …
— Tu m’attends depuis longtemps ? T’aurais dû entrer ! Désolée, Agnès, je peux pas t’accompagner, j’ai encore des trucs à faire ce soir. Mais j’en ai parlé à Laurence, elle aimerait venir avec toi ! Et tu te souviens, elle est de bon conseil ! ça marche ?
Laurence attendait sur le pas de la porte. Aussi froide et distante d’aspect que la première fois où je l’avais rencontrée au Cabinet, intimidante, et en même temps j’avais à l’esprit, notre seconde rencontre, dans notre appartement le jour où Marion et elle avaient fait les magasins. C’est en pensant à elle dans son body ridicule et à ce qui s’était passé ensuite que je l’ai observée d’un autre œil … ses épaules crispées, les doigts blanchis sur les anses de son sac à main qu’elle tenait à bout de bras devant elle, le tic nerveux au coin de ses lèvres … je vous ai dit que je m’étais calmée à cette époque, moins obsédée que quelques mois plus tôt … mais là, sur ce trottoir devant le Cabinet, tout ce que Marion m’avait raconté d’elle, tout ce que je lui avais dit moi sur ce que je soupçonnais du caractère de cette femme, les circonstances de notre dernière rencontre, tout m’est revenu en une seconde …
Je savais ? Non, bien sûr que non ! Je ne savais pas ce qui allait suivre. Mais je l’attendais, je l’espérais, j’étais prête.
Et j’ai cru deviner au sourire bref et tremblant, vite effacé, qu’elle a eu quand j’ai glissé mon bras sous le sien, qu’on avait certainement les mêmes attentes.

Parce que Marion m’avait raconté ses essayages avec elle, parce que j’avais en tête ce que j’avais imaginé de son caractère, déjà dans la voiture je m’étais fait tout un film.
Elle s’est garée au parking sous la gare Montparnasse et on a traversé le parvis vers les Nouvelles Galeries.
Ce que Marion avait osé, se mettre nue pour essayer des dessous en gardant le rideau ouvert pour Laurence, moi, je n’ai pas osé, ni lui proposer des dessous coquins, mais j’ai essayé beaucoup de pantalons et de jupes, le plus souvent je laissais le rideau entrebâillé, et souvent nos regards se croisaient.
— Tu as un peu de temps ? Je t’offre un thé ?
Elle ne l’avait pas dit, mais c’est chez elle qu’elle m’a emmenée.
Elle a posé un plateau chargé de nos tasses et d’une théière fumante sur la table du salon et m’a laissée seule un instant. Elle s’était changée. Plus de tailleur et de chemisier griffé, plus de petit foulard autour du cou. Elle avait revêtu un long peignoir de soie imprimé de fleurs de lotus et de dragons. Les traits figés et le regard perdu, elle se tenait immobile devant la table basse.
Qu’est-ce qu’il m’a pris ? Je ne sais pas. Parce que j’ai vu cette tenue comme un signal, que j’étais perdue dans mes fantasmes, j’ai parlé sans réfléchir, osant en quelques mots tout ce que je n’avais pas osé jusque-là, les joues brusquement cramoisies en me rendant compte de ce que je venais de dire et en la voyant figée un long moment bras croisés autour de sa taille …
— Défais ta ceinture.
Le même sourire fugitif que plus tôt devant le Cabinet, le même tic nerveux qui pinçait un coin de ses lèvres … elle ne me quittait pas des yeux en décroisant ses bras pour dénouer sa ceinture.
— Ta culotte.
Me lever ? Contourner la table du salon ? La rejoindre ? Je n’étais pas assurée que mes jambes me portent … à la fois honteuse et excitée, grisée de son acceptation silencieuse, la gorge nouée.
Elle a écarté les pans de son peignoir de ses deux mains pour enlever la culotte haute bleu marine assortie à son soutien-gorge. Elle l’a déposée à côté du plateau où fumait la théière.
— Tourne-toi. Enlève ton peignoir.
Je me suis déshabillée. Je me suis caressée. A aucun moment elle ne s’est retournée, elle n’a pas fait le moindre geste. Longtemps ? Aucune idée. Je crois que j’ai joui assez vite.
Je l’ai rejointe.

C’est sur la moquette au milieu de son salon à côté de la table où refroidissait un thé que nous n’avons jamais bu que nous avons passé la soirée.
Jeux de rôles. Chacune notre tour. Je ne sais pas ce que Laurence préfère, moi j’ai pris plaisir aux deux, celui de celle qui impose, pourtant inconnu jusqu’alors, et celui de celle qui se soumet à la volonté de l’autre, celui que moi je préfère.
Les mots échangés ? Très peu. Presque rien. Ses encouragements quand j’hésitais, les miens quand elle retenait ses gestes, qu’elle craignait de me faire mal.
Ce qu’à Marion je n’avais pas osé demander, d’elle je le voulais. Parce que rien n’existait avant, que nous étions inconnues l’une à l’autre, sans quotidien partagé, c’était plus simple.

Elle se souvenait de notre première rencontre et de l’avertissement de Marion pour protéger ma virginité d’alors, et c’est moi qui ai dû lui montrer ma nouvelle liberté, mon envie. Jamais Marion n’avait osé, ou voulu, pousser sa main en moi, cette caresse qui m’avait époustouflée quand Laurence était venue chez nous. De Marion, peut-être que j’y étais prête. Mais Laurence a des mains plus fortes. Quand j’ai serré ensemble les doigts de sa main et replié son pouce au creux de sa paume, elle a haussé les sourcils en me dévisageant, ses lèvres mordues.
J’ai retenu mes cris, presque jusqu’au bout, pas mes larmes. C’est aiguillonnée par la question dans ses yeux au début, par la lueur de défi ensuite, puis son air quasi sauvage en m’arrachant à la fin un cri de douleur que je me suis cramponnée à son poignet pour qu’elle ne renonce pas, jusqu’à ce que je sente mon sexe se refermer autour de son poignet.
Je me souviens qu’après elle étouffait mes plaintes de son autre main en me donnant un plaisir encore inconnu, orgasme de violence et de douleur, indifférente à ma morsure sur sa main. Je crois que je l’aurai frappée si elle avait arrêté tant la sensation était forte.
J’avais été surprise et un peu dégoûtée quand chez nous elle m’avait tachée d’un jet d’urine quand je lui avais prodigué cette même caresse, mais je n’ai éprouvé aucune honte en découvrant la moquette humide sous mes fesses quand elle a retiré sa main.

Il était 21h00 passées quand je suis partie. Elle m’avait proposé de me reconduire chez moi, mais j’ai préféré prendre le métro. Elle m’a tendu une carte de visite en me disant au revoir d’une bise sur la joue :
— … appelle-moi … si tu veux …

Marion …
Je savais ce qui se passerait en les réunissant ? Oui et non. Un peu. Organiser cette rencontre était un peu égoïste : je voulais du temps pour moi, les détourner de moi, l’une et l’autre. C’est mal ?
Quand elle est rentrée ce soir-là, elle avait une tête à faire peur ! les traits tirés, les yeux cernés … et le plus surprenant, elle ne disait rien, ne racontait rien.
Plusieurs fois dans la soirée elle baissait les yeux pour éviter de croiser mon regard.
Une ambiance bizarre.
Elle a attendu qu’on soit couchées.

— Je crois que j’ai fait une bêtise … tu vas m’en vouloir …

Je vous dirai la prochaine fois. Vous serez là ?
A bientôt !

Misa – 10/2014

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