Une Baguette Nommée Grivoise

Une baguette nommée Grivoise

C'était une belle journée d'automne à Montréal ; un ciel hésitant entre le gris et le bleu, une brise froide, mais pas glaciale, quelques feuillages mordorés témoignaient encore des couleurs de l'été des Indiens un peu chiche cette année.
J'étais parti pour une randonnée urbaine en solitaire, dûment autorisée et encouragée par ma Maîtresse, moyennant quelques contraintes qui me rappelleraient sa présence si besoin était... J'avais pour cette journée un plan culturel déterminé puis d'autres désirs plus aléatoires dans le domaine de ma soumission. C'est ainsi que je parcourus les salles du Musée des Beaux-Arts consacrées à une fort intéressante expo sur le Western et ses images, depuis les premiers peintres paysagistes de l'Ouest américain jusqu'aux films récents du genre cinématographique éponyme. Un avantage considérable des lieux de culture montréalais est la fluidité des visiteurs, l'absence de queues interminables et dans mon cas particulier, l'inexistence des portiques de sécurité et des fouilles qui sont devenus le quotidien de Paris en état d'urgence. Je pus donc jouir tranquillement et longuement de cette expo, collier d'acier au cou, fers et chaînes aux poignets et aux chevilles ; et, sur l'ordre de ma Maîtresse, juché sur mes talons carrés de trois pouces. Mes ornements étaient à l'abri des regards, mais les souliers féminins on ne peut plus visibles... et aucune remarque, ni même regard ne sont venus troubler ma quiétude de soumis en sortie.
J'aime Montréal pour sa dimension humaine qui permet d'en traverser un bon « boutte » à pied dans un délai raisonnable et pour son plan orthogonal qui évite de perdre son chemin. Nez au vent, je peux donc rejoindre la rue Saint-Jean, longue artère nord-sud, tantôt tranquille et résidentielle, tantôt commerçante, notamment dans sa partie bordée de trottoirs couverts. Ma première halte est pour un magasin coquin, fétiche et bdsm de Montréal, qui a connu bien des visites de notre part et qui a su souvent délester nos portefeuilles au fil des tentations de son arrière-boutique.


J'entre, mon collier de soumis bien visible au cou. Le maître des lieux est là, aux côtés de deux femmes affairées au téléphone et devant un écran. Il me salue cordialement. M'a-t-il reconnu instantanément ? J'en doute un peu car je sais que son esprit commerçant et sa faconde peuvent parfaitement créer l'illusion. Mais quelques échanges et rappels plus loin, nous sommes en terrain de connaissance. J'en profite pour le questionner sur la scène bdsm locale et l'existence de groupes de rencontre, voire de Munchs sur le modèle parisien. Le patron se montre évasif, m'affirme ne pas suivre l'actualité de ce milieu, qu'il dit à la fois ne pas connaître et en même temps de peu de qualité. Défend-il son pré carré ? Possible... le site de son établissement mentionne que « Sir X » prodigue des cours d'initiation au bdsm. Néanmoins, il se montre positif envers un lieu nouveau, un club-donjon proche d'ici et baptisé le « Triskelion ». Je range précieusement la carte contenant les coordonnées de l'endroit puis je m'en vais à la découverte des nouveautés des rayons bdsm. Je porte toujours un désir vague en matière de fouet, de bullwhips en particulier, si difficile à trouver en Europe. Or, je sais que l'Américain Tella en fabrique de renommés. Un homme des Etats, donc un voisin...
Mais rien ne vient accrocher mon regard dans le rayon des cuirs cinglants. En revanche, un autre arbore une belle panoplie de paddles en bois, de toute forme et de tout poids. Certains ont l'allure de spatules culinaires, d'autres sont de sacrés battoirs, voire des battes de cricket. Le bois blond est d'un lisse sensuel et je me plais à le caresser.
- Puis-je vous aider ?
Une voix timide et juvénile m'interpelle dans mon dos. C'est une jeune vendeuse que je n'avais pas encore aperçue. Une très jeune femme, brune que je dirais hispanique.
Je lui réponds banalement et gentiment que je ne fais que regarder. Mais la demoiselle insiste et attire mon attention sur les motifs de certains paddles, parfois troués pour un meilleur aérodynamisme ; parfois sculptés, afin d'imprimer un mot sur la fesse frappée.
Elle me désigne le mot écrit à l'envers SLUT avec un sourire énigmatique... puis me demande :
- Avez-vous remarqué « la Grivoise » ?
J'avoue que non et lui demande ce que désigne ce joli nom coquin. Elle extirpe du rayon des fouets une modeste baguette que je n'avais pas remarquée. Et pour cause : on dirait un vieux fil électrique torsadé grisâtre. Je la touche : la matière est dure, mais la tige conserve de la souplesse.
- Cela vient d'Haïti, c'est fait avec du cartilage de vache (en fait des filaments nerveux, corrigera ma Maîtresse, zoologue avertie), on le fait sécher sur les toits et cela donne ces baguettes pour corriger les s... C'est très cinglant et très... marquant.
La jouvencelle lit-elle dans mes pensées ? Il se trouve que ma peau « de rhinocéros » marque peu, à mon grand dam, malgré la vigueur du bras de ma Maîtresse. Les marques passent pour la plupart en quelques heures ; les bleus provoqués par la canne de cuir sont plus durables, mais j'aurais un faible pour les stries rouges bien franches qui quadrilleraient durablement mon corps de soumis.
Mon intérêt subit n'a pas échappé à mon interlocutrice qui retrousse sa manche et s'administre un coup de Grivoise sur l'avant-bras. Le coup n'a pas été violent, mais une marque rouge et nette apparaît aussitôt ; je suis impressionné par le volontarisme de cette jeune vendeuse qui paie ainsi de sa personne pour la prospérité du chiffre d'affaires de Johnny et je me dis que ce serait une petite folie raisonnable que de l'offrir à ma Maîtresse au soir de cette belle journée.
Nous échangeons quelque propos et nous présentons. La demoiselle s'appelle Z... et me confie que la Grivoise est un de ses instruments préférés. Elle se marque en s'autoflagellant et ajoute avec un sourire gourmand :
- Vous imaginez ce que cela donne quand c'est un autre qui vous frappe...
Je craque et lui annonce que ce sera un cadeau pour ma Maîtresse. Je lui dis en quelques mots le lien franco-québécois qui nous unit dans une DS exigeante et tout mon bonheur d'être soumis.

La demoiselle me dit avec une belle complicité : être soumis, c'est ce qu'il a de mieux. Nous avons un meilleur mental...
Je complète : ... parce que nous sommes des dominateurs de nous-mêmes.
J'ai le temps de lui dire qu'elle peut trouver des textes sur mon expérience québécoise sur le site bdsm-circle sous le pseudo « le soumis de Niva ». A-t-elle le temps de mémoriser l'info ? Johnny survient et, tout en me complimentant sur le bon choix de la Grivoise, me fait sentir qu'il ne faut pas trop jaser avec les employées...
Chasse gardée ?

Et depuis cette charmante et féconde rencontre, ma Maîtresse est aux anges, car elle peut souligner de rouge l'empire qu'elle exerce sur mon corps. Elle était méfiante, ayant gardé un souvenir rancunier envers ce magasin pour une canne brisée à la première fessée. Mais la Grivoise la convainc instantanément. Fesses, flancs, torse, cuisses, bras... s'offrent à la morsure de la baguette, de peu d'allure, mais d'une efficacité redoutable. Je voulais être marqué ? Je le suis et le serai, jusqu'aux beaux jours qui imposeront des vêtements moins couvrants. D'ici là, la Grivoise règnera.

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